Une pensée pour Camille

Camille Lepage, en Centrafrique.

Camille Lepage, en Centrafrique.

13 mai 2014 – Je râle dans mon plumard, shooté à la cortisone. Nouveauté d’un printemps venteux, une violente allergie à des pollens, qui pourtant portent la vie dans les airs. Puis soudain, un SMS, un cri, un silence et les larmes de ma compagne. Vite, choper un portable et vérifier, demander aux copains, ici ou là-bas. Non, ce n’est pas une mauvaise blague. Camille Lepage est bien morte, tuée comme tant d’autres. Je la connaissais à peine. Je voyais surtout défiler ses images dans la presse et sur les réseaux sociaux. Pourtant, mon ventre se noue, je suis envahi de rage et de tristesse. Sa mort réveille de vieux démons, je revois d’autres copains emportés par leur passion et quelques grammes explosifs de métal. Insoutenable indécence d’une journée de merde : j’ai passé des heures à me plaindre d’une invasion de pollens, au même moment on retrouvait le corps d’une talentueuse photographe de vingt-six ans. Je me sens ridicule. D’ordinaire, on a pléthore de souvenirs, souvent chaleureux. Pour Camille, je n’ai pas ce luxe.

8 septembre 2013 – Visa pour l’image, Perpignan. C’est la dernière nuit de la semaine pro, on se tape d’ultimes bises avant de repartir, chez soi ou en reportage. On a passé une semaine à voir, parfois jusqu’à l’overdose, les meilleures images de l’année, souvent aussi violentes que belles. On a pris un plaisir fou à retrouver cette étrange famille, les photojournalistes, presque toujours concurrents et pourtant solidaires. Et voici déjà la dernière nuit, au terme de laquelle des grappes d’humains se rendront en titubant à la gare, les gueules défaites et le regard perdu, en transhumance vers un TGV, pour y terminer avachis et roupiller enfin.

Aux premières lueurs du jour, je regagne la chambre que nous partageons avec quelques collègues, mais je trouve mon lit occupé. Deux amis se sont endormis l’un auprès de l’autre. Pas franchement le genre de nuit à donner naissance à un « bébé de Visa », mais une belle image de tendresse, une scène à vous arracher un sourire. Je prends quelques affaires et les laisse à leurs rêves. La demoiselle endormie sur mon lit, c’est Camille. Dans la pénombre de cette chambre surpeuplée de photographes hirsutes, elle a un visage d’ange. C’est la dernière fois que je devais la voir…

► À voir et à revoir :

- Le site de Camille

► Lire aussi :

- Bearing Witness, Losing Her Life (The New York Times, 13/05/14)
Camille Lepage, fauchée à 26 ans en plein reportage en Centrafrique (Reporters sans Frontières, 13/05/14)

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2 comments

  1. Certains s’étonnent de ne pas avoir vu leurs commentaires validés. En effet. Il va de soi qu’aucun message à caractère raciste ne sera toléré sur cette page. D’une part, ce n’est pas le genre du blog. Mais surtout, ce serait salir la mémoire de Camille, qui n’a eu de cesse à travers ses choix de témoigner de la vision tolérante qu’elle avait du monde.

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