Le CDI préserve-t-il des bombes ?

Ghetto de Varsovie, 1943, et ce n'est pas une photo de commande...

Ghetto de Varsovie, 1943, et ce n’est pas une photo de commande…

Cela faisait plus de quinze jours que je n’avais pas poussé de gueulante.

Mais c’était sans compter sur le Sunday Times, qui maintenant refuse de publier les photos d’indépendants prises en Syrie. À Rick Findler, qui avait déjà publié dans ledit journal et rentrait d’un troisième voyage en Syrie, le chef du service international a expliqué : « Depuis la mort de Marie Colvin [et Rémi Ochlik, le 22 février 2012, à Homs], nous n’envoyons plus de journalistes en Syrie. Cette politique s’applique aussi aux pigistes qui nous proposent des textes ou images. Et ce même s’ils sont rentrés sains et saufs, car cela pourrait être perçu comme un encouragement à prendre des risques inconsidérés. »

Un encouragement à prendre des risques inconsidérés, donc ? Voilà comment, dans un formidable mélange de bienveillance et de paternalisme, on explique à un photographe qu’il ne lui sert à rien de continuer à travailler dans un pays en guerre, qui plus est s’il n’est pas en commande, donc salarié, pour espérer diffuser ses photos, même si c’est un « très bon travail ».

Ce serait à mourir de rire si justement on ne mourait pas autant dans le métier…

D’une part, il semble avéré que le contrat à durée déterminée ou indéterminée, quelle que soit l’épaisseur du papier sur lequel il est rédigé, protège relativement mal d’une balle de 7.62mm ou d’un obus de mortier. Quant à l’argument de la « grande rédaction » qui serait plus à même de protéger ses journalistes sur le terrain, qu’on me permette d’en douter au regard de plusieurs exemples ces derniers mois, qui ne font pas honneur aux rédactions en question !

On peut aussi légitimement s’interroger sur la protection offerte par un surcroît de matériel, comme une connexion satellitaire avec la rédaction, quand on sait qu’il n’est pas impossible que Marie Colvin et Rémi Ochlik aient été tués en Syrie en raison d’un appel téléphonique. Et que certaines ondes ont une fâcheuse tendance à attirer les emmerdements, sous diverses formes.

D’autre part, une expérience personnelle en dit long sur le non-sens de cette décision.

Le Caire, novembre 2011. La place Tahrir s’embrase. Bien que débutant dans le photojournalisme, avec moins de trois ans d’expérience à temps partiel, je décide de partir, sans la moindre commande, rejoindre des camarades déjà présents sur place ; certains en commande, d’autres non. Dans le métier, comme journalistes ou photographes, tous sont bien plus expérimentés, et j’ai tout à apprendre d’eux. En gros, je fais mes classes.

En revanche, je fréquente assidument le monde arabo-musulman depuis une quinzaine d’années ; je l’ai étudié dans le cadre d’études universitaires en histoire, géopolitique, langue et civilisation arabes, avec toujours pour centre d’intérêt le Moyen-Orient. Du coup, je peux comprendre lorsqu’un individu lambda dans la rue parle de nous et de « couteau ». Ce qui n’est pas le cas de mes confrères expérimentés, et parfois en commande, aucun d’entre eux n’étant arabisant.

Je passe une semaine intense avec des journalistes fiables et compétents, dont je pense qu’ils ne donneraient pas le nom d’une source ou d’un contact, sauf peut-être sous la torture. Mais des collègues qui ont des ordinateurs non verrouillés, voire en accès totalement ouvert, et dans lequel quelqu’un d’un peu calé aurait besoin de quelques minutes pour récupérer tout ce qu’il y a d’intéressant. Des journalistes en commande qui n’utilisent ni Tor ni VPN, me disent de Skype que c’est sécurisé, ne connaissent ni n’utilisent de logiciel de chiffrement, n’ont à de rares exceptions près jamais entendu parler du blog de Jean-Marc Manach, dont pourtant nombre de papiers devraient être lecture obligatoire en école de journalisme, cf. Comment (ne pas) être (cyber)espionné ? et Journalistes : protégez vos sources !

« Les journalistes mettent leurs sources en danger s’ils ne sécurisent pas leurs données, et télécommunications. La protection des sources ne peut pas se résumer au fait d’affirmer que jamais l’on ne donnera le nom de ses informateurs, même devant la Justice. Encore faut-il que leurs noms ne figurent pas, en clair, dans leurs ordinateurs, ou téléphones portables… » (Jean-Marc Manach)

Ne pas prendre de risques inconsidérés, donc…

Bon, ce n’était pas la Syrie, loin s’en faut ! Mais j’ai assez d’exemples autour de moi pour témoigner qu’il y a peu ou pas de différence entre ce que j’ai vécu en Égypte et ce qu’on m’a décrit de la Syrie. Des amis s’y trouvent aujourd’hui, et d’autres y seront bientôt ; certains en commande, d’autres non. Et les plus prudents sont justement les indépendants, conscients de leur isolement sur place, sans téléphone satellite, ce qui d’ailleurs peut être un gage de longévité…

Il y sont ou iront dans l’intention de voir, sentir et renifler au plus près une guerre dont ils veulent tenter, peut-être naïvement, d’être les témoins. En se moquant éperdument d’avoir le World Press Photo, comme j’ai pu le lire ici ou là, ou une belle exposition à Visa pour l’image. Il va falloir qu’on cesse de faire des photojournalistes des chevaliers qui courent derrière la gloire et la reconnaissance ! Ceux que je connais sont plutôt humbles et le deviennent un peu plus à chaque expérience, mais ils veulent y aller, point barre. Ils iront avec ou sans commande, et continueront de cultiver ce goût de l’insoumission et de l’irrévérence, qui sont des qualités dans ce métier. Vendre quelques images pour pouvoir repartir, et basta ! Il y a tant d’histoires à raconter…

Alors, il est heureux qu’ils ne se contentent pas d’être les petits soldats dociles de rédactions, si soucieuses de les protéger qu’elles ont de plus en plus de mal à les payer, même au lance-pierre. Mais oui, il y aura encore des morts, hélas ! Avec ou sans commande, d’ailleurs. Je n’ai pas connaissance d’une étude qui préciserait le statut des journalistes morts dans l’exercice de leur métier… pardon… de leur passion : avec ou sans commande ? payé en factures ou en piges ? en CDD ou en CDI ? grand ou petit reporter ? Le ridicule n’est plus très loin…

Et quid du libre arbitre ? Peut-on cesser d’infantiliser des photographes qui ont conscience de ne pas partir en vacances au club Mickey ?

Pour conclure, je pense que la décision du Sunday Times pourrait bien avoir l’effet inverse. Dans ce métier où les mauvais caractères sont légion, ce n’est pas ce genre d’attitude de la part de quelques rédactions qui arrêtera les pigistes, bien au contraire ! Surtout quand on sait la part de plus en plus faible que représentent les revenus tirés de la presse pour un photojournaliste indépendant. Alors au diable les autorisations de rédactions frileuses qui se réfugient derrière des arguments vertueux mais ne payent plus, dans leur majorité, la photographie comme le photoreportage à leur juste prix !

Je n’ai pas fait d’école de journalisme. Mais historien de formation, je me réjouis qu’il se trouve des anonymes ou des indépendants pour nous raconter le monde à travers leurs yeux et leurs oreilles : si on ne trouvait dans les livres d’histoire que les photographies résultant de commandes, voire simplement de professionnels, cela manquerait singulièrement d’images ! Et si ceux qui nous inspirent maintenant n’avaient pas eu l’occasion de commencer par faire des piges, je me demande ce qu’on montrerait dans les expositions d’aujourd’hui…

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6 réflexions sur “Le CDI préserve-t-il des bombes ?

  1. Sonia dit :

    Coup de gueule bien maîtrisé ! Bravo Xavier y ADELANTE !

  2. Excellent papier oui. Le refus des rédactions n’est pas tout à fait nouveau. En 92 une agence avec pignon sur rue m’avait expressément et par courrier, demandé de ne pas me prévaloir de mon « appartenance » à elle, en tant que pigiste. Pour ne pas risquer d’être considérée comme responsable en cas de pépin… une chose est sure, ça ne s’arrange pas !

    PS : je crois bien que la photo du gamin de Varsovie a été prise par un soldat allemand.

  3. Pierre Bayle dit :

    Je ne peux qu’approuver. Un très grand free-lance, Yves Debay, a laissé sa vie à Alep en prenant consciemment le risque. Il avait résolu le problème des rédactions frileuses et des contrats improbables en étant son propre patron. Bien sûr, il galérait comme un fou pour faire tenir sa revue Assaut, mais il décidait tout seul de partir en reportage en anticipant tous les frais, et sans demander de permission à personne. Juste à sa mère, à laquelle il avait dit qu’il partait pour le Mali parce qu’elle savait que la Syrie c’était dangereux… Heureusement qu’il y a des jeunes pour reprendre le flambeau de tous les Capa, Hemingway et Debay, je pense à ce jeune parti sur ses vacances faire des photos en Syrie. 95% des photographes actuellement ou récemment en Syrie sont des free-lance, a-t-on entendu à Bayeux. Et leurs photos ne seraient pas acceptées par les rédactions à cause des « risques » ? Après ça, on s’étonne que la presse se porte mal…

  4. Xavier dit :

    Serge, en effet, les historiens pensent que la photo aurait été prise par un soldat allemand. Elle a été retrouvée dans un rapport de mai 1943, du général SS Jürgen Stroop à Heinrich Himmler. Avec pour légende originale en allemand : « Forcés hors de leurs trous ».

    Merci à tous pour vos témoignages !

  5. Mona M dit :

    Un bel article… Mais d’après l’explication du responsable du service international du Sunday Times, c’est bien plus grave qu’une question de statut… Quelle que soit la « petite case » dans laquelle on classe le journaliste, il n’a PAS LE DROIT d’y aller… Et là, cela pose un vrai problème… Si l’on ne veut pas que l’information ne résulte que d’appels téléphoniques à quelques « sources officielles » et à l’armée, si on tient à savoir comment cela se passe « en vrai », il faut bien qu’il y ait des journalistes, nationaux comme étrangers pour croiser les regards, qui puissent faire leur travail.

    C’est dangereux, certes. Mais il y a, et heureusement, des gens qui en sont conscients, et qui sont prêts à assumer ce risque, en se protégeant au mieux, on est d’accord.

    Le Sunday Times refuse d’envoyer ses propres journalistes titulaires, probablement de crainte d’assumer les responsabilités qui en découlent et de voir les familles se retourner contre lui en cas de drame. Mais refuser toute information, même celle de ceux qui ont librement pris leur décision, est plus que grave.

  6. Matthieu dit :

    Le ST ne veut plus des photos de pigistes, mais il a également décidé de ne plus envoyer ses propres journalistes.

    Le problème n’est donc pas « Le CDI préserve-t-il des bombes ? », mais « Est-il légitime d’envoyer des journalistes dans des zones jugées trop dangereuses ? » (à titre personnel, je pense que oui).

    La décision du journal n’est donc pas incohérente et, en fait, plutôt morale :
    Il ne veut pas que ses propres journalistes prennent des risques jugés trop élevés. Il décide en conscience, de ne plus les envoyer en Syrie. En conséquence, il refuse d’acheter ensuite les photos de pigistes partis sans le soutien de la rédaction.

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