Rencontre avec Quim Arrufat

Quim Arrufat, député de Candidatura d'Unitat Popular (CUP), Vilanova i la Geltrú, mai 2014.

Quim Arrufat, député de Candidatura d’Unitat Popular (CUP), Vilanova i la Geltrú, mai 2014.

A trois jours de la Diada, fête nationale catalane, qui pourrait être une démonstration de force en faveur du référendum du 9 novembre, la plateforme Projecte Catalunya reprend du service. Rencontre avec un jeune député indépendantiste, Quim Arrufat.

Vilanova i la Geltrú, province de Barcelone, 24 mai 2014 – C’est un jeune trentenaire, l’air décontracté, cheveux courts et boucle d’oreille, qui nous aborde et suggère un café associatif pour notre entretien. Des études en sciences politiques, un mandat de conseiller municipal, et en 2012 Quim Arrufat est élu à 29 ans député au Parlement de Catalogne, sur la liste de Candidatura d’Unitat Popular (CUP), une petite formation politique indépendantiste.

La discussion débute sur l’origine de son engagement. Adolescent, il est militant anarchiste, « comme on peut l’être à quinze ans… » Il considère alors l’émancipation sociale et le partage des richesses incompatibles avec l’indépendantisme de son père, qui pour lui n’est que nationalisme. Avec le temps, il révise son jugement : « Si l’on ne crée pas une communauté nationale, on ne permet pas au peuple de s’imposer sur la monarchie ou la finance. Le capital est transnational. Mais nous, nous habitons toujours le même territoire. »

Un discours résolument engagé, à l’image de la CUP, « un mouvement social et politique plutôt qu’un parti classique ». C’est l’absence de hiérarchie au sein de sa formation qui la distingue des autres partis indépendantistes de gauche, comme Esquerra Republicana Catalana (ERC). « Nous souhaitons renforcer les mouvements sociaux. Nous nous appuyons sur les villages et les quartiers. » De gauche radicale, anticapitaliste, la CUP a tissé des liens avec les partis de gauche en Grèce et au Portugal, avec le NPA et les Motivé-e-s en France. Lors des élections de la Generalitat en 2012, la CUP a obtenu trois élus. Il est le second.

S’il insiste entre le lien entre projet social et territoire, Quim Arrufat n’en demeure pas moins un voyageur insatiable. Après quelques années d’études à l’étranger, il parle sept langues, dont l’arabe et le turc. Et c’est en français qu’il développe : « Le monde est multiculturel. Mais chaque communauté doit chercher sa façon d’habiter le monde. Dans une logique internationaliste, partant de l’idée que chacun doit avoir le droit de s’organiser comme il l’entend. » Raison pour laquelle il se refuse à employer le mot nationalisme, lui préférant le concept d’indépendantisme populaire.

Mais quid d’un fédéralisme assumé plutôt qu’une rupture ? L’idée lui semble dépassée : « Depuis la fin du XIXe siècle, la gauche catalane, et même les anarchistes, ont promu le fédéralisme républicain comme culture politique. C’est toujours notre idée. Bien qu’indépendantistes en Espagne, nous sommes fédéralistes en Europe. Mais nous sommes indépendantistes car pour l’Espagne nous ne sommes rien et ne serons jamais rien. » C’est une idée chère à sa formation politique : promouvoir l’indépendance comme instrument pour redonner la souveraineté au peuple. « Sans elle, il ne nous sera pas possible de gagner sur le front social. »

En somme, la Catalogne se verrait bien région européenne plus que région espagnole. Il poursuit : « Nous sommes pour l’union fédérale des peuples d’Europe, car c’est notre continent. Mais nous voyons dans l’Union européenne un instrument de décision du capital financier sur les peuples européens à travers les États. (…) L’idée d’une Europe unie, fédérale, au service de sa propre population, c’est celle que nous souhaitons promouvoir. Nous croyons dans l’union solidaire des peuples, c’est la base de notre internationalisme. »

Je souhaite revenir sur son affirmation : « Pour l’Espagne nous ne sommes rien… » De quoi s’agit-il ? de mépris ? d’un sentiment d’oppression ? Prudent, il s’oppose aussitôt à tout parallèle avec un territoire occupé, comme l’est la Palestine : « Nous ne sommes pas un peuple opprimé comme au temps de le colonisation. Mais nous sommes gouvernés par une élite politique et économique qui a toujours joué contre notre intérêt. Et qui, depuis une dizaine d’années, avec un processus de recentralisation de l’État, nous enlève les acquis obtenus après la dictature : l’école en catalan, la télévision publique catalane, et maintenant, la possibilité d’avoir un gouvernement autonome. »

Il est donc bien question d’identité. Selon notre jeune député, la guerre civile et la dictature ont occulté la question nationale catalane au XXe siècle, pourtant toujours présente en fond. Par peur de provoquer. Après la mort de Franco et la tentative de coup d’État, les Catalans ont préféré promouvoir la démocratie contre l’armée plutôt que de poser la question du droit à l’autodétermination. Il ne s’agirait que d’évoquer une question mise entre parenthèses : « Nous pensons que nous devrions pouvoir évoquer cette question sans discours catastrophiste sur la division. Nous parlons d’un droit, celui de décider, qui nous a été pris par les armes. » Et c’est le point de convergence de la majorité des partis politiques catalans, de gauche comme de droite, dont la CUP : la volonté d’organiser un référendum le 9 novembre 2014, pour décider ou non de l’indépendance de la Catalogne.

Je lui fais remarquer que lui et son organisation luttent dans la même direction qu’Artur Mas, Président de la Generalitat et de Convergència i Unió (CiU), parti politique de centre droit. Il s’oppose avec véhémence à tout parallèle : « Artur Mas veut l’indépendance comme Israël peut la vouloir : pour une société différente des autres, plus riche. Un autre exemple, c’est l’indépendance obtenue par les pays sud-américains, avec un processus constituant, pour regagner la souveraineté perdue. À la CUP, notre indépendantisme ressemble plus à celui-là. Il s’agit d’un indépendantisme populaire, luttant pour la souveraineté plus que pour l’indépendance. »

Le temps de saluer un ami qui vient d’entrer, et Quim reprend : « Si nous ne pouvons pas être la Catalogne en Espagne, nous voulons être la Catalogne en Europe. Au début du XXIe siècle, il devrait être possible d’en parler, non ? » Pour lui, l’impossibilité d’organiser un référendum serait même largement responsable de la croissance du mouvement indépendantiste, régulièrement soulignée par les enquêtes d’opinion. Il conclut : « Notre indépendantisme est très peu nationaliste mais résolument démocratique, pour la construction d’une nouvelle société, multilingue. Si la langue catalane est importante, il ne s’agit pas d’un nationalisme ethno-linguistique. »

Et la crise économique, dans tout ça ? N’est-elle pas la source de la fièvre indépendantiste catalane ? Il admet un impact  : « Jusque-là, on solutionnait en donnant un peu plus d’argent à la Catalogne. » Mais l’Espagne étant devenue un trou noir financier, il n’y a plus de solution budgétaire pour aborder la question catalane.  Il rebondit sur « le pays européen avec le plus d’aéroports, dont certains jamais ouverts », et citer de petite villes d’Espagne isolées mais pourvues d’un aéroport international. Il l’affirme : les Catalans aimeraient faire d’autres choix, le sentiment général dominant de la gestion économique espagnole serait celui du gaspillage. « Voilà pourquoi nous voulons faire un référendum : pour aller au-delà du sentiment général… »

Avant de clore notre entretien, je souhaite avoir son opinion sur la perspective d’obtenir l’indépendance. Il se dit optimiste. « Mais cela ne veut pas dire se mentir à soi-même ! Cela ne va pas arriver le 9 novembre ou l’année prochaine. Il faudra encore plusieurs années de mobilisations sociales. » Et de conclure : « Tous les ingrédients sont là, mais nous n’avons pas encore la bonne combinaison : nous pouvons avoir l’indépendance ou ne pas l’avoir. Toutes les conditions sont réunies. »

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