Archives de Catégorie: In memoriam

Une pensée pour Camille

Camille Lepage, en Centrafrique.

Camille Lepage, en Centrafrique.

13 mai 2014 – Je râle dans mon plumard, shooté à la cortisone. Nouveauté d’un printemps venteux, une violente allergie à des pollens, qui pourtant portent la vie dans les airs. Puis soudain, un SMS, un cri, un silence et les larmes de ma compagne. Vite, choper un portable et vérifier, demander aux copains, ici ou là-bas. Non, ce n’est pas une mauvaise blague. Camille Lepage est bien morte, tuée comme tant d’autres. Je la connaissais à peine. Je voyais surtout défiler ses images dans la presse et sur les réseaux sociaux. Pourtant, mon ventre se noue, je suis envahi de rage et de tristesse. Sa mort réveille de vieux démons, je revois d’autres copains emportés par leur passion et quelques grammes explosifs de métal. Insoutenable indécence d’une journée de merde : j’ai passé des heures à me plaindre d’une invasion de pollens, au même moment on retrouvait le corps d’une talentueuse photographe de vingt-six ans. Je me sens ridicule. D’ordinaire, on a pléthore de souvenirs, souvent chaleureux. Pour Camille, je n’ai pas ce luxe. Lire la suite

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La race des guerriers

Jelloul Ben Hamida, coordinateur du Front populaire tunisien, et Riadh Ben Fadhel, élu du Front populaire à l'Assemblée nationale constituante, à Montpellier, le 8 février 2014.

Riadh Ben Fadhel, élu du Front populaire tunisien à l’Assemblée nationale constituante, à Montpellier, le 8 février 2014.

Le chanteur kabyle Matoub Lounès le répétait, avant d’être assassiné par le GIA, le 25 juin 1998 :

« Je suis de la race des guerriers. Ils peuvent me tuer mais ils ne me feront jamais taire. Je préfère mourir pour mes idées que de lassitude ou de vieillesse. »

Cette citation, Chokri Belaïd aimait la faire sienne. Avocat et cofondateur du Front populaire tunisien, il a dénoncé à de nombreuses reprises la poussée de l’islam intégriste en Tunisie. Il a été à son tour abattu par des islamistes, le 6 février 2013.

Mais ce soir, en écoutant quelques acteurs de la Révolution tunisienne à Montpellier, il semblait évident que si les hommes meurent, les idéaux demeurent. Non, la Révolution de la dignité n’est pas terminée.

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Najib

Sur la corniche de Casablanca, octobre 2011.

Sur la corniche de Casablanca, octobre 2011.

Je me demande parfois ce que je préfère : la photographie ou les rencontres qu’elle permet. Parmi elles, il y a Najib, un bonhomme avec un cœur énorme. Dans un rade minable de Casablanca ou sur la plage d’Aïn Diab, il nous arrivait souvent de refaire le monde autour d’un thé à la menthe. Je venais avec ma colère et lui avec son enthousiasme, mais le genre d’enthousiasme à faire passer la colère…

Najib était un puits de science, de ceux qui vous corrige dans votre langue maternelle et vous récite Molière en français comme en arabe classique. Il pouvait passer des heures à me raconter le Maroc, officiel ou refoulé : les grandes tribus juives, les comptoirs occidentaux sur les rives de l’Atlantique, le soulèvement des Sahraouis, la Régie marocaine du kif et du tabac, les bobos de Maârif, les magouilles du Makhzen… Il était aussi le seul à pouvoir me dénicher dans l’heure un anarchiste à Tanger ou un rabbin à Casa. Parce qu’il était ami avec l’un comme avec l’autre, le sectarisme n’étant pas son truc.

Puis vint l’automne, en novembre 2011. Un dernier coup de fil depuis l’aéroport, pour son anniversaire. Une affreuse mélodie de salle d’attente en fond sonore. Sa voix était faible et lointaine, mais ses paroles étaient claires : « Comme cadeau, tu me raconteras la Révolution égyptienne à ton retour… » Lire la suite

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Une pensée pour Rémi

Place Tahrir, au Caire, le 26 novembre 2011.

Place Tahrir, au Caire, le 26 novembre 2011.

– V for Victory ?
– Yes… No… Yes ! but also for Victims !

C’était place Tahrir, il y a tout juste un an. La révolution connaissait une de ses semaines les plus violentes depuis la démission de Moubarak, en février 2011. J’apprenais le métier dans ce contexte, et pour rien au monde je n’aurais voulu être ailleurs, trop heureux de tenter de saisir l’historicité du moment.

Ce jour-là, j’étais aux côtés de Rémi Ochlik pendant la manifestation. Il avait déjà quelques années de métier et un talent fou. Je n’avais qu’à l’observer bosser et regarder son editing en rentrant à l’hôtel pour m’en convaincre. C’était un exemple à suivre, devenu aussi un ami. Il me filait parfois quelques conseils, toujours bons à prendre. Et ce soir-là, il m’a dit avoir aimé deux photos dans ma série du jour, dont celle-ci. Elle est pour lui.

Rémi est mort le 22 février 2012, lors du bombardement du centre de presse de Homs, en Syrie. Il avait vingt-huit ans.

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